Le banquet des femmes

Toutes mes bonnes histoires commencent ainsi, et c’est comme cela que je débuterai ce récit : la soirée commença et on ouvrit une bouteille de vin.

Julie arriva et enfin on prit place. Quand elle eut dîné, et les autres avec elle, on joua et rit. Alors que nous nous apprêtions à ouvrir une nouvelle bouteille, Pauline pris la parole à peu près en ces termes :

« Eh bien mes amies, comment allons-nous faire pour boire sans nous incommoder ? Pour ma part, je vous déclare, je m’en abstiendrai après la beuverie d’hier, du reste vous êtes dans mon cas, je pense, car vous étiez là hier. »

Ariane intervint « Bien dit, Pauline. Tu as raison de vouloir nous épargner les désagréments de la boisson. J’ai moi-même été trop loin hier »

On se mit d’accord pour ne pas s’abreuver avec excès.

À ces monts, Emilie ajouta «  Vous avez tout à fait raison dit-elle. Et il en est encore une parmi nous que je voudrais entendre : Comme te sens-tu Agathe ? As-tu la force de boire ?

– Pas du tout, répondit-elle

– C’est probablement une chance pour nous, dit Emilie, pour Astrid, Philomène et moi que vous, les plus fortes buveuses, ayez renoncé. Pour Julie, je fais exception : il lui est égal de trinquer ou non si bien qu’elle trouvera toujours son compte. Comme personne ici ne me parait très disposé à boire beaucoup de vin, peut être réussirai je à vous motiver à faire l’éloge de la féminité ? Le discours que je vais prononcer n’est pas de moi, mais de Philomène ici présente qui s’indigne et me dit souvent «  N’est-il pas étrange Emilie, que pour d’autres hommes il y ait des hymnes et des louanges et qu’en l’honneur de la féminité, cette déesse si puissance et si grande, jamais encore un seul poète, parmi tous ceux qui ont existé n’ait composé le moindre éloge ? On s’est donné beaucoup de peine pour traiter de pareil sujet, mais la féminité n’a trouvé personne qui ait eu jusqu’à présent le courage de la célébrer. Voilà comment on néglige une si grande déesse ! Sur ce point je crois que Philomène a raison. Si vous êtes du même avis, nous aurons là sans doute pour passer notre temps un sujet d’entretien assez enrichissant.

Je crois en effet que chacune d’entre nous doit, en allant de gauche à droite, prononcer un éloge de la féminité. Philomène parlera la première, puisqu’elle occupe la première place et qu’elle est en même temps la mère du sujet.

– Personne, ma chère Emilie, dit Julie, ne votera contre ta proposition. Ce n’est pas moi qui m’y opposerai, moi qui déclare ne rien savoir hors de ce qui touche à la féminité ; ce n’est pas non plus Agathe ou Pauline, ni bien sûr Astrid, ni aucune de celle que je vois ici. Toutefois, la partie n’est pas égale pour nous qui occupons les dernières places. Que Philomène commence : nous lui souhaitons bonne chance.

Là-dessus, tout le monde fut d’accord et se joignit à l’invitation de Julie. Je ne me rappelle plus exactement ce que chacune avait dit. Mais le plus important et ce qui m’a semblé le plus digne d’être retenu, je vous le rapporte comme convenu.

Comme je viens de le dire, Philomène parla la première. Elle commença son discours de cette manière :

« C’est une grande déesse que la féminité, une déesse qui mérite l’admiration des hommes et des dieux, et cela pour bien des raisons, dont la moindre n’est pas son origine.

Au temps jadis, la terre n’était peuplée que de fées et les cieux de dieux. Les fées étaient petites et avaient besoin d’allié fort pour les aider. Elles créèrent ainsi les humains, les hommes forts capables de porter de lourdes charges et les femmes fortes capables de donner la vie. Cette force qu’avait les humains d’endurer la souffrance, les hommes s’en enorgueillir et la transformèrent en outil de domination alors que les femmes apprirent d’elle et nourrirent leurs compassions. Les fées apeurées du démon qu’elles avaient créé donnèrent aux femmes un pouvoir inaccessible aux hommes sans un peu d’humilité. Elles offrirent aux femmes la sagesse, pas la simple obéissance que l’on demande à un enfant non, la sagesse, cette vertu qui allie la conscience de soi et des autres, le discernement et la justice au savoir raisonné.   Les dieux, également inquiets que les hommes ne cherchent à les attaquer, se joignirent aux fées et offrir aux femmes la beauté, car si les paroles sages ne font pas revenir les hommes sur le droit chemin, le charme de la féminité les y rendra plus enclins. Ainsi donc je le déclare, la féminité est l’alliance des dieux et des fées : force, sagesse et beauté.

Après Philomène, d’autres parlèrent, mais mon souvenir n’est plus très clair. Laissez-moi plutôt vous rapporter le discours de Pauline qui s’exprimait ainsi :

« Je crois Philomène, que le sujet est mal posé quand on nous demande simplement de faire l’éloge de la féminité. Si la féminité était une, cela irait. Mais en fait elle ne l’est pas. Et comme elle n’est pas unique, mieux vaut expliquer d’abord laquelle doit être louée. Je vais pour ma part essayer de rectifier les choses sur ce point, de préciser d’abord quelle féminité il faut louer, ensuite de prononcer un éloge qui soit digne de cette déesse.

Comment nier qu’il existe deux déesses ? L’une la plus mature et sage et l’autre plus jeune et superficielle. Dès lors, la féminité qui sert l’une doit s’appeler maternité et celle qui sert l’autre séduction. Il faut sans doute louer tous les dieux, mais cela étant admis, quel domaine revient à chacune des féminités ?

Toute expression de soi se caractérise en ceci : par elle-même, quand elle a lieu, elle n’est ni belle ni laide. Ainsi ce que maintenant nous faisons boire, discuter, rire ou manger, rien de tout cela n’est beau par soi-même. C’est en suivant les règles du beau et de la rectitude qu’une pratique devient belle, sans cela au contraire elle devient laide.

Il en est de même pour la féminité, toutes ne sont pas belles ni dignes d’éloges. La deuxième déesse, la séduction, est véritablement populaire et n’opère qu’un temps, celui de la jeunesse du corps. Ne vivre qu’au travers du prisme de ce corps en laissant de côté la dimension de l’âme est un réel gâchis, ensuite les plus sottes y arrivent sans nul souci de manières — belle ou non.

L’autre féminité elle, transcende l’existence. Tout d’abord elle est plus profonde et touche l’âme. Avoir la volonté de devenir mère, donner la vie et de voir grandir d’autres êtres. Il faudrait même une loi pour réguler cela. Les femmes de bien sans doute s’imposent d’elles-mêmes de bon gré cette loi. Ce sont les femmes vulgaires qui ont décrédibilisé la féminité et donnent à certains l’audace de dire qu’il est honteux d’être une femme. Si l’on dit cela, c’est qu’on observe le manque de tact et d’honnêteté de ces femmes-là, alors que nul acte au monde ne mérite d’être blâmé quand la convenance et la loi sont respectées.

La chose n’a rien de simple comme je l’ai dit au début : la féminité n’est en elle-même ni belle ni laide. Elle est belle si la pratique l’est et laide de la même façon.

La manière laide, c’est d’être quelqu’un d’autre que soi et pour de mauvais motifs. La belle c’est de rester fidèle à ses convictions pour de beaux motifs. Or celle qui est mauvaise, c’est celle que j’ai dite, la féminité populaire qui aime le corps plus que l’âme. Elle n’a pas de constance, puisque l’objet de sa reconnaissance n’est pas durable lui non plus. Si tôt disparait la beauté du corps, cette féminité s’envole et disparait.

Mais celles qui se reconnaissent et s’estiment pour leurs qualités intrinsèques, pour les dons qu’elles ont, ces femmes resteront accomplies toute leur vie, car ceci est constant.

Voilà ma chère Philomène, je n’ai fait qu’improviser, telle est la contribution que je t’apporte, au sujet de la féminité. »

Après le discours de Pauline, le tour d’Ariane était venu. Mais le hasard voulu que, soit pour avoir trop mangé, soit pour quelque autre raison, le hoquet la prit et l’empêcha de parler. Elle dit à Emilie, la médecin, qui occupait la place suivante : « Il faut, Emilie, ou que tu arrêtes mon hoquet ou que tu parles à ma place. »

– Eh bien, dit Emilie, je ferai l’un et l’autre. Je vais parler à ta place et toi tu parleras à la mienne. Pendant que je parlerai, si tu retiens ton souffle assez longtemps, ton hoquet s’arrêtera. S’il persiste chatouille-toi le nez et éternue, après deux ou trois fois, si tenace soit-il ton hoquet aura disparu. Après avoir bien commencé, Pauline n’a pas complètement répondu au sujet. Je vais donc pour ma part essayer de compléter son éloge. La distinction qu’elle fait des deux féminités me semble excellente. Néanmoins, qu’il s’agisse de séduction ou de maternité, les deux restent liés à la sexualité, et comme tu l’as dit plus tôt, certains jettent l’opprobre sur la féminité. Ainsi donc, les femmes vivent aujourd’hui dans la honte, la honte de ce qu’elles sont, la honte de leurs menstruations, la honte de leur plaisir et celle de leur désir. Pourquoi avoir tant honte ? Les femmes devraient plutôt se réjouir de ce qu’elles sont, de leur corps qui est une bénédiction. Leur sexualité est complète et complexe et plusieurs plaisirs leur sont accessibles. Alors, pourquoi s’en sentir humilié ? Je crois que la féminité est une déesse que l’on a bien enfermée. Que l’on a camouflé, corseté et tyrannisé pour réduire son immensité.   

Voilà comment s’acheva le discours d’Emilie. Tout à coup, l’interphone sonna…

[À suivre…]

J’espère que cette nouvelle version du banquet de Platon revisité pour la féminité vous aura plu.

N’hésitez pas à me faire part de vos commentaires, des discours que vous auriez vous-même faits pour faire l’éloge de la féminité.

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