Je vous retrouve à nouveau dans « Tour de blog » pour un article invité écrit par
Isabelle Mars, 34 ans, globe-trotteuse et voyageuse solo depuis la majorité, elle est féministe et engagée. Elle a milité auprès de différents mouvements et a aujourd’hui élu domicile au sein d’une radio associative, RAPTZ, pour animer un podcast sur tous les sujets qui touchent de près ou de loin au féminisme. Elle travaille depuis plus de 8 ans dans la communication et le marketing, plus spécifiquement dans la gestion d’image de marque et le brand content. Elle se passionne pour tous les sujets éditoriaux. Son rêve ce serait de monter une coopérative réunissant différents métiers de la communication pour créer une agence engagée, avec des personnes adhérant aux valeurs d’une coopérative afin de sortir de l’hyper compétitivité et s’organiser dans un système d’entre-aide. Vous pouvez la suivre sur son Insta
Voyageuse à Florence
Décider de revenir à Florence en Italie en plein mois de novembre, j’ai presque cru que ce serait la dernière décision de toute ma vie. En 10 minutes, j’avais réservé mon aller-retour en avion, les hôtels où je voulais séjourner et un billet pour le musée des Offices. Partir seule a cet avantage que pour se mettre d’accord sur une date, un lieu, une durée, des excursions, il suffit d’un vote, d’un oui, le sien.
La météo annonçait un temps incroyable en Toscane pour cette période. Anormalement incroyable. Il n’a pas fallu plus d’arguments, alors que j’étais plongée depuis des mois dans une nostalgie italienne, pour me convaincre de partir.
Je m’étais pourtant jurée de ne jamais voyager deux fois au même endroit. Oui mais l’Italie, c’est devenu une destination nécessaire, un besoin. Et tous les ans j’essaye d’y poser bagages, de mettre tout ce que j’aime de l’Italie dans mes yeux, dans mon nez, dans mes verres, mes assiettes et sous mes pieds. Il y a quelque chose de familier entre l’Italie et moi. Pas comme on retourne voir ses proches à Noel. Non, il y a un je ne sais quoi de romantique ou d’intime. Avec l’Italie c’est une histoire d’amour. Tout simplement.
Mes pieds ont foulé le sol de la toscane pour la première fois lors d’un voyage scolaire. Au lycée, avec la classe d’histoire de l’art, nous sommes partis à la conquête de l’Histoire à bord d’un bus partant de Bordeaux vers Florence. Mon premier flirt a eu lieu pendant ce séjour.
C’est donc naturellement, qu’en pleine crise de couple, je choisis de prendre mes distances pour trouver le recul nécessaire et les réponses à mes questions à Florence 10 ans après cette première idylle florentine.
Quand je dis que j’ai presque cru que ce serait la dernière décision de ma vie, c’est tout simplement parce que j’ai pensé mourir. Je suis sûrement passée assez loin de la faucheuse mais pas d’histoire sans un soupçon de drame n’est-ce pas ?
Dans l’avion, au moment d’atterrir le pilote nous annonce que nous sommes juste au-dessus d’une tempête. Nous voilà donc en train de faire des tours dans l’air en attendant que la météo change ou nous laisse une fenêtre d’atterrissage suffisamment grande et stable. Ce moment n’arrive pas et nous n’avons pas assez de kérosène pour planer éternellement sur la ville. Le pilote nous informe que nous allons finalement atterrir à Pise. Demi-tour direction une piste d’atterrissage accessible. Et là, retournement de situation, nouvelle annonce du pilote. Ça y est, nous avons la possibilité d’atterrir à Florence. On doit faire vite, accrochez vos ceintures, les turbulences vont être intenses mais il est confiant. Il ajoute que pour les personnes n’ayant jamais atterri ici, il faut savoir que la piste est extrêmement courte. Cela va accentuer l’effet turbulence puisque nous allons arriver très vite et pouvoir freiner sur un tronçon très limité.
Nous commençons à descendre et je sens une larme couler sur ma joue. J’ai peur. J’ai l’impression qu’on peut se cracher. À tout moment, c’est la fin et je suis seule, à côté d’un couple qui se sert les mains et fait un signe de croix. Personne ne sait où je suis. Je n’ai prévenu personne. J’essaye de rallumer mon téléphone en vain. Je ferme les yeux, tout mon corps se contracte et j’entends des applaudissements. Nous sommes arrivés, sains et saufs.
Quand j’arrive sur le tarmac, c’est la grève des bus, il n’y a pas de navette. Je cherche les taxis et je vois une file se former à quelques mètres. Je suppose que c’est là, car comme moi, tout le monde a besoin d’un transport et se retrouve le bec dans l’eau. Ou plutôt dans la neige. Car la tempête de vent n’étant pas suffisante, voilà qu’il se met à neiger. On attend grelottant dans le vent et la neige qu’un taxi daigne débarquer pour nous sauver.
Evidemment je peste contre la météo parce que suivant les prévisions annoncées, je n’ai pas cru bon de m’encombrer de gants ou de bonnet. Et pendant que je mi-ronchonne mi-tremble je me dis, c’est la dernière fois que je voyage seule sans prévenir quiconque de ce que je fais. La prochaine fois je partage mon numéro de vol à quelqu’un juste au cas où, par précaution. Si je connais un peu mon parcours je peux aussi le partager histoire de sécuriser un minimum.
J’arrive au premier hôtel. L’après-midi est passée sous mon nez, il commence à faire nuit. Je pars à la recherche d’un endroit où diner, me poser au chaud, rédiger mes premières impressions sur mon carnet de voyage. Je tourne dans la ville, je suis épuisée de la traversée et clairement, je n’ai pas envie de me prendre le chou à trouver la meilleure trattoria de Florence. Pas ce soir. C’est comme ça que j’atterris dans un ramen bar blindé de florentins qui visiblement connaissent bien le spot. J’ajoute le lieu sur la google map que j’ai créé pour Florence et ses alentours.
Quand je voyage, j’aime bien créer une carte dans google pour noter les endroits où j’aimerais bien aller, positionner le ou les hôtels, auberges, airbnb, les musées, les lieux où je souhaite manger. J’attribue une couleur pour chaque type de localisation. En vert les parcs, jardins botaniques, squares ou visites extérieures ; en jaune les cafés, brasseries, restaurants ; en violet les musées, galeries, et par exemple ici les églises dans lesquelles il y a des œuvres d’art. Ainsi de suite, en fonction du temps que j’ai pour le faire, de l’envie ou de l’énergie que j’ai pour préparer un voyage. Je télécharge la carte dans mon google map sur mon téléphone et ça me permet d’avoir mes repères sur moi quand je pars en visite.
Le lendemain, après avoir dormi du sommeil du juste, le ciel bleu et les rayons de soleil dominent. Et c’est la vue que j’aurai au-dessus de ma tête pendant tout mon séjour. Comme je voyage léger mais que je profite de mes voyages pour bouquiner, je repère une librairie française et j’y achète un roman de Romain Garry. Je rentre ensuite dans la première église que je croise, sur la même place que la librairie, j’ouvre grands les yeux, je fais un tour à pas de velours, je m’assois à l’intérieur et je lis les premières pages du livre. Ça y est, je suis en Italie, je suis partie et je suis arrivée. J’ai la sensation que tout est en place, que je suis là, avec moi, seule, présente. Je peux me retrouver, j’ai tout ce qu’il faut pour faire ce chemin, j’ai toute la place pour moi, mes envies, mes pensées. Faire la paix, avoir la paix. C’est bien ça, s’offrir des vacances.
Je profite de loger dans la partie historique ou l’hyper centre de Florence pour faire un tour dans les musées, galeries d’art et églises. Je dors pour l’instant dans le quartier Santa Croce à la lisière du Duomo et de Santa Maria Novella. Certains lieux sont des retrouvailles, d’autres sont des premières fois. L’art contemporain a pris une place qui n’existait pas il y a 10 ans. C’est fascinant de voir comment une ville aussi emprunte de son histoire, de sa richesse culturelle, un musée à ciel ouvert comme on peut le dire de Rome par exemple, intègre et dialogue avec l’art contemporain. En tous cas pour une historienne de l’art, la découverte de cette correspondance est séduisante.
Le rapport à l’art est intime. Ce qu’il provoque, fait naître, donne à voir, a quelque chose de très personnel. Le fait de voyager seule, ou simplement d’aller à la rencontre de l’art près de chez soi, permet de vivre ce rapport intime. Laisser venir et vivre un sentiment, une émotion, une réaction, c’est à mon sens plus facile seule.
Quand je suis juste avec moi, face à l’enlèvement des Sabines, je n’ai pas besoin de communiquer, de poser des mots. Je peux rester planter là devant la sculpture le temps que je veux. Et la colère voire le dégout que je ressens, je n’ai pas besoin de l’expliquer ou de le justifier. Enlèvement, rapt, ravissement, ils peuvent mettre le mot qu’ils veulent sur cette œuvre d’art, elle raconte une réalité, celle du viol, du mariage forcé, de la domination et de la violence des hommes sur les femmes.
Et ça par exemple il y a 10 ans, quand je suis arrivée devant la loggia et la sculpture imposante je ne pouvais pas le ressentir. Parce que j’étais en classe et que mes professeurs m’enseignaient une histoire romancée. On se faisait engueuler si on disait « c’est beau » parce que ce n’est pas un avis constructif, ce n’est pas un discours universitaire. D’ailleurs on ne nous demandait pas notre avis.
Aujourd’hui ce que j’ai retenu de toutes mes années d’étude et surtout de tous mes rendez-vous en solitaire avec l’art, c’est :
- Premièrement que tout est avis, toute histoire est imprégnée d’un regard, d’un angle, rien n’est parfaitement objectif ;
- deuxièmement que toute réaction est bonne à prendre, chaque émotion est à saisir;
- et que troisièmement le seul intérêt de l’art étant de nous élever, sans son avis, son impression ou son sentiment, l’art n’a pas de valeur. En dehors de celui du sacrosaint marché de l’art biensur, dicté par des critères d’hommes blancs riches et privilégiés qui ne servent principalement que leur semblable pour cultiver un entre-soi et continuer de s’autoproclamer découvreur de génie (acheteur / curateur) et génie (artiste), en toute quiétude.
De retour à l’hôtel je discute avec l’une des personnes qui accueille les voyageurs. Je lui demande où est ce qu’elle va boire un verre après le travail et selon elle où se trouve la meilleure pizza du quartier. C’est une question que je pose en me disant qu’évidemment si elle habite ici elle aura forcements des bonnes adresses. Et entre mon italien anglais et son français anglais on se comprend un peu mais pas complètement. Elle insiste pour pratiquer son français et moi les quelques connaissances que j’ai en italien. Résultat elle me dit de la retrouver dans une heure en bas à la fin de son service. En attendant je vais me faire les ongles dans le salon qu’elle m’a conseillé. Une heure plus tard, dans sa tenue de ville je la reconnais à peine mais c’est bien elle. Elle commence à marcher alors je lui emboite le pas tout en parlant. Qu’est-ce qu’on fait au juste ? On va boire un verre. Elle allume sa clope et une deux une deux on s’engouffre dans la ville hilare parce qu’on comprend bien qu’on avait pas tout compris. On est devenues potes comme ça, sur un malentendu mignon.
Deux jours plus tard, je prends mon sac à dos, traverse l’Arno en passant par l’emblématique Ponte Vecchio direction le quartier Oltrarno. Définitivement mon quartier préféré, hyper vivant, plus populaire, un peu moins touristique aussi. Le matin je fais le marché, l’après-midi je me perds dans les jardins di Boboli et entre les deux je cherche comme d’habitude un endroit où manger.
Tout est quasiment fermé parce qu’évidemment je m’y prends assez tard. Je vois, en foulant le pavé des ouvriers sortir d’une petite porte. Ni une ni deux je m’approche. Une trattoria à l’ancienne tenue par un couple qui ferme les cuisines mais me laisse entrer car il reste à manger pour moi. Ils sont en train de manger avec leur équipe. Je suis super gênée, j’ai l’impression d’arriver dans un moment qui leur appartient, la relâche après le service. Rapidement, ils m’adoptent tous et me font gouter leur plat, me donnent à boire, on rigole alors qu’on parle pas du tout la même langue, enfin si, celle du ventre, des papilles, la langue culinaire n’a pas de frontière. Repue et un peu saoule, je suis chaleureusement raccompagnée jusqu’à la sortie après avoir payé 10 euros. Tellement ravie de ce moment magique, conviviale entre ripailleurs je ne me rends pas compte que je pars. Je pars après avoir donné 10 euros. Je n’ai même pas laissé de pourboire.
La veille de mon départ, après une belle randonnée dans les vignes et sur les collines toscanes je décide de retourner diner là-bas. Cette fois je paye le prix des plats et je laisse un pourboire pour les remercier. Toutes les tables sont prises pour le moment. Qu’à cela ne tienne, je patiente jusqu’à ce que je puisse m’attabler quelque part. Une fois assise je remarque qu’un homme aussi attend son tour pour diner. J’appelle la serveuse et j’essaye de lui expliquer, comme je suis seule je prends pour moi une table de deux alors s’il est d’accord, je l’invite à ma table. De cette manière eux ne perde pas de place et lui n’attend pas une heure pour diner.
C’est comme ça que j’ai rencontré Juan avec qui j’ai eu une relation amoureuse pendant presque deux ans. Nous nous sommes rencontrés à Florence. Il habite à Valencia en Espagne et moi à Paris en France. Ce n’est pas la réponse à ma crise de couple que je pensais trouver en venant en Italie mais c’est celle que je choisis de suivre.
Vous souhaitez témoigner comme Isabelle ou participer à cette réflexion autour des Voyageuses en Europe? Vous pouvez le faire en me contactant par message ou commentaire sur l’article d’appel à contribution.